Médecine générale : ce qui a changé en 10 ans… et ce qui bloque toujours
21 mai 2026, par L.Z in www.medi-sphere.be
La Plateforme de la première ligne wallonne (PPLW) et la chaire interdisciplinaire Be.Hive ont demandé, le 19 mai 2026, à chaque profession de soins de la première ligne ce qui a changé chez elle en dix ans et ce qui freine encore la coopération. Sept métiers se sont exprimés lors du premier des deux webinaires. Pour la médecine générale, Paul De Munck, ancien président du GBO, a dressé un état des lieux où les chantiers ouverts l’emportent largement sur les dossiers refermés.
La médecine générale évolue. Certaines transformations sont commentées depuis longtemps : la pratique de groupe (monodisciplinaire ou multidisciplinaire) continue de croître, accompagnée d’une diversification des modes de financement : à l’acte, au forfait dans les maisons médicales, et désormais via les projets pilotes New Deal – encore faut-il que la formule prenne. La féminisation se confirme : « Près de 70 % des médecins généralistes de moins de 55 ans aujourd’hui sont des femmes », note Paul De Munck. La crise du Covid a, de son côté, fait reconnaître le rôle de pivot de la première ligne : « Les téléconsultations ont été instaurées à l’initiative des médecins généralistes lorsque les cabinets ont été partiellement fermés », rappelle Paul De Munck.
Le reste tient davantage de la contrainte que de la conquête. L’informatisation est devenue une obligation, certes soutenue par une prime annuelle aux alentours de 6.000 euros – ce qui est bien plus élevé que dans les autres professions de la première ligne. L’IA s’invite dans le colloque singulier, qui « va devoir s’adapter à tout ça ». Et la charge administrative « ne diminue pas, c’est un gros problème, avec la multiplicité des certificats, les formalités de remboursement et les papiers en tout genre ».
Une profession en chantier
La pénurie continue de structurer la médecine générale wallonne : 3.767 médecins généralistes actifs pour seulement 3.320 équivalents temps plein, et un manque d’environ 165 médecins pour atteindre 0,9 médecin pour 1.000 habitants. L’inversion de tendance n’est attendue qu’à partir de 2031-2032. La garde reste, dans l’intervalle, « un gros problème, une épine dans le pied » et « parfois un frein à l’installation ».
La consultation longue n’est toujours pas honorée à sa hauteur dans la nomenclature, alors qu’une réforme est attendue « depuis des décennies », regrette Paul De Munck. L’échelonnement n’existe « toujours pas en Belgique », regrette également l’ancien président du GBO. Les structures qui devraient organiser la première ligne sont toujours absentes : « On n’a toujours pas les OLS, les bassins de vie et un Institut de première ligne », constate le généraliste. Les pressions budgétaires, fédérales et régionales, « réduisent notre marge de manœuvre pour mieux organiser cette collaboration ». Et la recherche scientifique en médecine générale reste « insuffisamment développée et sous-financée ».
Pendant ce temps, autour du généraliste
Le contraste avec les autres professions présentées le même jour est saisissant. La loi sur l’exercice des professions de santé (LEPS, ex-arrêté 78) a redistribué les cartes, comme l’a détaillé Miguel Lardennois, infirmier et inspecteur à la Commission fédérale de contrôle des professionnels de santé. Depuis 2024, les infirmiers responsables de soins généraux disposent de 60 % d’actes autonomes (les B1). Un nouveau métier, l’assistant en soins infirmiers (ASI), sortira des écoles flamandes en juin et des écoles francophones trois ans plus tard. Surtout, les infirmiers de pratique avancée (IPA) (déjà 80 en Belgique) peuvent désormais, sur la base d’une convention passée avec un médecin, « aller mordre dans l’autre boule qui est à côté de l’art infirmier qui s’appelle l’art de guérir ».
La délégation infirmière s’étend par ailleurs vers les « aidants qualifiés » (aides familiales, éducateurs, puéricultrices) et un arrêté d’exécution attendu en 2026 ouvrira cette délégation aux paramédicaux : « une révolution », selon M. Lardennois. Le pharmacien, lui, a empilé en dix ans de nouvelles missions : pharmacien de référence (2017), BUM asthme puis BPCO, revue de médication, sevrage des benzodiazépines (2023), vaccinations, dispensation des colotests. La sage-femme est autonome depuis octobre 2018, prescrit, vaccine les enfants de 0 à 2 ans et accède depuis un an aux plannings familiaux.
Un pivot qui n’a pas le temps
Dans ce paysage en recomposition, Paul De Munck pointe un signal qu’il juge inquiétant : « Il y a une volonté de l’INAMI aujourd’hui de supprimer le financement des projets pilotes des concertations médico-pharmaceutiques. Je pense personnellement que c’est une erreur. » Le partage des tâches s’accélère sur le terrain et les outils de concertation, eux, se raréfient.
« Le généraliste tient à jouer un rôle central dans la coordination des soins et souhaite de plus en plus s’inscrire dans l’exercice de l’interdisciplinarité. » Mais sa disponibilité effective pour cet exercice « n’a pas évolué suffisamment dans le bon sens », constate encore le Dr Paul De Munck. Deux des cinq difficultés de collaboration qu’il identifie le confirment : « manque de temps pour la coordination et pas de rémunération prévue » et « absence d’un cadre de concertation clair et permanent ».
Le second webinaire, le 26 mai, doit entendre les psychologues cliniciens, dentistes, kinésithérapeutes, diététiciens, aidants proches et coordinateurs de soins.
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Le métier de pharmacien, un retour sur dix ans de révolution
22 mai 2026, par L.Z in www.pharma-sphere.be
La Plateforme de la première ligne wallonne (PPLW) et la chaire interdisciplinaire Be.Hive ont demandé, le 19 mai 2026, à chaque profession de soins primaires ce qui a changé chez elle en dix ans et ce qui freine encore la coopération. De toutes les voix entendues, celle de Laurent Staquet, intervenant pour les pharmaciens, est sans doute celle qui a égrené le plus grand nombre de transformations. « Le métier de pharmacien est en pleine évolution, je dirais même plus, il est en pleine révolution », a-t-il ouvert.
L’inventaire est conséquent. Le pharmacien de référence apparaît en 2017 : il gère le schéma de médication du patient et repartage les données avec les autres prestataires. La même année, le « bon usage du médicament » (BUM) s’installe pour l’asthme, étendu à la BPCO en 2024. Le pharmacien participe au dépistage covid dès 2020, à la vaccination covid en 2022, à la vaccination grippe en 2023.
L’année 2023 voit aussi arriver le sevrage benzodiazépines, « une tripartite entre le pharmacien, le médecin et le patient », et la revue de médication, exercice par lequel le pharmacien examine « l’ensemble du traitement du patient » et transmet des suggestions au généraliste. « Ce sont des recommandations officielles, jamais l’avis personnel du pharmacien », insiste Laurent Staquet. Comptez « en moyenne 3 à 4 heures » par revue. En 2024 s’ajoutent le trajet de démarrage diabète et la dispensation des colotests, dont la campagne de mars dernier a connu des retours « très positifs ».
Le pharmacien, premier point de contact involontaire
Une officine pour 2.500 habitants, à moins de 2 km du domicile en moyenne, ouverte 60 heures par semaine et accessible sans rendez-vous : la proximité reste la signature du métier. Mais cette proximité s’épaissit d’un rôle qui n’était pas prévu. « De plus en plus de patients nous demandent carrément de faire un diagnostic, ce que le pharmacien se refuse de faire », explique Laurent Staquet. La cause : un système engorgé. « Le prochain rendez-vous disponible est dans 12 mois » chez le spécialiste recherché. Le pharmacien réoriente, quand il peut.
Ce phénomène fait écho aux signaux des autres professions présentes le même jour. La médecine générale, en Wallonie, manque encore d’environ 165 médecins pour atteindre 0,9 généraliste pour 1.000 habitants, et Paul De Munck, ancien président du GBO, n’attend d’inversion de tendance qu’à partir de 2031-2032. Les services d’aide familiale doivent prioriser : « une sortie d’hôpital est en général plus vite prise en charge que quelqu’un qui est au tout début de sa perte d’autonomie », rappelle Olivia Raskin (aide familiale). La sage-femme exerce avec « une nomenclature avec des tarifs très bas », ce qui explique le grand nombre d’« indépendantes complémentaires » dans la profession, observe Anne Niset.
Autour du comptoir, le paysage bouge aussi
Dix années n’ont pas seulement transformé l’officine. La loi sur l’exercice des professions de santé (LEPS, ex-arrêté 78) a redistribué les cartes, comme l’a rappelé Miguel Lardennois, expert en réglementation des professions de la santé. Depuis 2024, les infirmiers responsables de soins généraux disposent de 60 % d’actes autonomes (les B1). Les infirmiers de pratique avancée (80 en Belgique) peuvent désormais, sous convention avec un médecin, prester certains actes médicaux. La sage-femme est devenue une profession autonome en octobre 2018, prescrit, vaccine les enfants de 0 à 2 ans et accède depuis un an aux plannings familiaux. L’aide familiale est devenue « aidant qualifié » et peut, depuis 2024, recevoir délégation d’actes infirmiers.
Mais toutes les professions n’évoluent pas au même rythme. Le logopède attend encore sa digitalisation, « depuis beaucoup de temps ». L’ergothérapie n’a « quasi aucune nomenclature ouverte à tous » et travaille au domicile dans le cadre de projets pilotes. L’aide familiale n’a vu son financement progresser que « de 3 % » sur la décennie, « ce qui est totalement ridicule par rapport aux besoins », fustige Olivia Raskin.
Une révolution sans réseau
Pour le pharmacien, l’extension du métier se heurte à des obstacles qui résonnent dans les autres professions. L’officine n’est pas intégrée au Réseau santé wallon : « On doit passer par le portail, ce qui en refroidit plus d’un. » La communication avec le médecin généraliste « est de plus en plus complexe car il faut passer par un secrétariat, une maison médicale », et « il n’y a plus vraiment de contact direct avec le MG ». Surtout, « tous les prestataires ne connaissent pas tous nos services », concède Laurent Staquet. Un constat qu’a partagé presque chaque intervenant, de la sage-femme à la logopède en passant par l’ergothérapeute.
Reste un signal contraire, pointé par Paul De Munck : « Il y a une volonté de l’Inami aujourd’hui de supprimer le financement des projets pilotes des concertations médico-pharmaceutiques. Je pense personnellement que c’est une erreur. » La pharmacie aura empilé en dix ans une longue liste de nouvelles missions. L’outil censé articuler certaines d’entre elles avec le prescripteur est, lui, sur la sellette.
Le second volet du webinaire, le 26 mai, ajoutera six métiers à la cartographie : psychologues cliniciens, dentistes, kinésithérapeutes, diététiciens, aidants proches et coordinateurs de soins.